Dans la vraie vie, tous les lieux dits intramuros ont ceci de commun : un
certain snobisme communautaire et une déconnexion totale du reste du monde qui existe par-delà les murs
et les remparts. Les habitants des quartiers intramuros cultivent, d’ailleurs, avec application et de génération en génération, ce complexe de
« pure origine » qui leur permet de se sentir au-dessus de tous.
Facebook, pourtant constitué de murs, semble échapper à cela, puisqu’il est perçu comme le lieu de connexion absolue et qu’il compte aujourd’hui plus d’un milliard d'utilisateurs actifs (barre franchie début octobre 2012, selon Mark le propriétaire des lieux). Des « amis » venus de tout bord et admis, accueillis librement à tout moment. De cet angle là et à première vue, c’est presque le “Imagine” de John Lenon enfin réalisé, avec son “all the people” et son « no countries”. Il n’en est rien. C’est même tout le contraire. Facebook intramuros, c’est cloisonnement et isolement, un monde étrangement clanique qui a ses propres codes, son langage et même sa monnaie de change.
J’ai habité Facebook intramuros, pendant plusieurs mois et j’avoue que je m’y suis attachée. Je m’en suis maintenant relativement libérée mais mes visites y sont encore fréquentes. Comment, en effet, quitter ce monde « d’amis », ce monde d’expression libre et d’échanges, ce monde où le mot « aimer » est à la fois une simple approbation, une grande complicité, un désir de connaissance, un signe de présence assidue, un signe d’affection , une marque d’appropriation de contenu. Un monde où le « j’aime » est la base de tout échange. Une vraie « monnaie de change » : si tu me « like » je te « like » en retour. Un « j’aime » qui n’a pas son écho dans un « je n’aime pas » qui pourrait être servi d’emblée. Seul le « je n’aime plus » est permis, et encore, il se fait, se clique, mais il ne s’affiche pas. Un monde où l’on n’affiche que l’amour, jamais le désamour.
Un monde « d’amis » mais souvent sans amitié préalablement construite. Un monde de libre expression mais toujours figée en « statuts » et déclinée en « commentaires ». Pourtant, bien qu’étant exclusivement épistolaires, les échanges entre « amis » se veulent spontanés et sincères (les « smileys » font de leur mieux, les pauvres, pour essayer de le prouver). On affiche ses états d’âme, ses délires, ses rêves, ses souvenirs, ses goûts picturaux, ses goûts musicaux. Fleurs, cafés et gourmandises, couchers de soleil et lieux paradisiaques accompagnent des bonjours et des « bonne nuit », tous mielleux dégoulinants de sensiblerie adolescente et de candeur infantile.
Dans Facebook intramuros, le tout c’est de tenir son rôle, de paraitre et de ne jamais se faire oublier par les « amis ». Un show-off continu. On veut y paraitre plus beaux, plus intelligents, plus pertinents que tous les autres. On veut être les premiers à informer quitte à inventer l’info ou la colorer. On veut amuser la galerie, s’inventer une nouvelle vie. On veut juste voir les autres et se taire. On veut provoquer et disparaitre. On veut taquiner, on veut inquiéter…bref, on veut avoir l’impression d’exister et de seulement compter un tant soit peu pour les autres.
Bien sûr, des affinités réelles se créent, de vraies émotions s’y partagent mais cela reste sur les murs ou au mieux juste à côté d’un mur, dans un coin isolé « inbox » pour les « amis » privilégiés ou pour un peu de discrétion et de confidentialité. Mais, pour peu qu’on n'est plus sur les murs, pour se consacrer davantage à ce qui se passe en dehors des murs de Facebook on est oublié. Loin des murs, loin du cœur. Cruelle communauté que celle des « amis » à Facebook intramuros ! Les claustrophobes n’ont pas droit d’amitié, dans ce monde virtuel nommé réseau social.
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